TEXTES

« La marche de l’Homme-Marteau »

Les pieds nus
Les pieds nus, marcher
Courir encore et sentir
Le monde gronder, vibrer
Traverser et partir
Sortir la tête de la poussière
Les pensées sauvages dans les nuages
Chanter le vent sur tous les airs
Chanter le temps sur tous les âges
Foncer les yeux fermés
L’esprit ouvert
La tête brûlée
La tête à l’envers
A la recherche du soleil
Et de tout ce qui brille
Une étoile, une merveille
Dans les yeux d’une fille
Dans les veines, un sang impur
Dans le crâne, une armée de mots
Des poèmes et des ratures
Des centaines de carnets et de stylos
Et puis chanter, quelle aventure !
S’enivrer pour de vrai pour de faux
Il faut y croire, la tête dure
Tout peut tomber en mille morceaux
Recommencer, la folie pure
Moitié Homme, moitié Marteau

« Je te vois »

Je te vois parmi la foule des cyclistes perdus dans les rues matinales ; je te vois filant avec
le vent comme les chats à la lumière des voitures ; je te vois t’échappant de la ville au soleil
d’un mardi impromptu.
Je t’entends à la radio ou dans ma tête ; je t’entends dans une chanson de Barbara ou
dans un dialogue d’Audiard ; je t’entends dans le rire des filles au fond d’un bar.
Je t’aperçois à travers la vitrine de cette boutique New-Age ; je t’aperçois de ma voiture sur
le trottoir en face, parmi ce groupe de jeunes gens bien plus jeunes que moi et qui
s’amusent.

Je te sens dans les allées du parc parfum mêlé des fleurs de mai

Je te perds dans le train absorbé par les paysages ; je te perds derrières les mots écrits
raturés et réécris encore ; je te perds dans mes souvenirs fantasmés, dans mes pensées
érotiques et lubriques ; je te perds et je bande tout seul comme un con.
J’espère à chaque appel à chaque message ; j’espère quand je rentre à l’heure où seuls les
hommes seuls rentrent chez eux ; j’espère à chaque évocation de ton nom de ton existence
; j’espère à chaque fois que je n’attends plus et que je désespère.

Je te sens dans les allées du parc parfum mêlé des fleurs de mai

Je te touche dans chaque regard que je croise, dans chaque femme que j’abuse ; je te
touche par ma guitare et par ma voix ; je te touche par ces lettres inavouées qui
s’amoncellent dans mon crâne ; je te touche par ces repas partagés sans toi ; je te touche
par la mer qui vient vers moi ; je te touche par le cri du dernier effort ; je te touche par le
sang coulé de mon cœur ; je te touche par ces rues où je vagabonde avec violence ; je te
touche par ces nuits insomniaques trop longues si blanches et tellement sombres ; je te
touche quand je crois toucher le fond et tomber encore ; je te touche quand ma voix se
casse et reprend ce refrain : « emmène-moi, emmène-moi voir la mer ».
Je suis vivant de cette petite mort ou bien est-ce le contraire ; je suis vivant de l’écrire une
fois de plus encore ; je suis vivant de la sensation de ne pas l’être ; je suis vivant de la
douleur de chaque jour nouveau, de pleurer et de rire de boire et de fumer, de baiser d’un
plaisir feint, de jouir dans ces corps non désirés, d’être aimé et de m’exécrer ; je suis vivant
de la honte qui me porte ; je suis vivant de la peur de te revoir ; je suis vivant d’avoir failli
mourir dans tes bras une dernière fois et te dire adieu…
Je suis vivant d’avoir failli mourir dans tes bras une dernière fois et te dire adieu…
Je te sens dans les allées du parc parfum mêlé des fleurs de mai

« Dernière respiration »


Tu me dis que la vie est un labyrinthe
Mais je ne sais même pas comment ça s’écrit
Tu me dis que la vie est une étreinte
Mais je ne sais même pas comment ça se crie

Et si je reste là comme tu le dis
Coincé entre des murs en dédale
Qu’est-ce que m’apportera la vie
Dans cette étreinte infernale ?

Tu me dis que la vie est une expérience
Et que nous tournons tous comme des rats
Dans un laboratoire immense
Où seule la mort nous délivrera

Et quand j’ai peur de tout ce que tu dis
Tu me racontes la vie dehors
Où tout pourrait être mieux aussi
Alors raconte-moi encore et encore

A défaut de connaître la direction
De trouver la porte de sortie
Ouvrons notre imagination
Poussons les murs avec nos cris

Poussons nos cris sur les murs
A leur crever les oreilles
Lançons les images les plus dures
Pour leur rendre la pareille

Que nos imaginaires grandissent
Au-dessus de tous ces murs
Que nos chansons rebondissent
Au-dessus des murmures
Parfois je ne sais plus si nous sommes loin
Loin de tout de toi de moi
Ou bien si nous tournons dans le même coin
Du déjà vu et encore là

Alors quand tu dis que la vie est un labyrinthe infini
Je balance des phrases tout autant infinies
Comme un amour inaccompli
Comme l’écho de la mer qui rugit

Quand tu dis que la vie est un labyrinthe
Laisse-moi rêver de la sortie
Laisse-moi me libérer de cette étreinte
Imaginer comment tout finit

Et s’il n’y a ni fin ni sortie
Je chercherai le point d’entrée
Et s’il n’y a ni fin ni sortie
J’inventerai pour que ce soit vrai
Des petites lettres mélangées
Des bouts de mots fracassés
Des phrases toute cabossées
Et des poèmes inachevés

Tu me dis que la vie est un labyrinthe
Mais je ne sais même pas comment ça s’écrit
Tu me dis que la vie est une étreinte
Mais je ne sais même pas comment ça se crie

Et si je reste là comme tu le dis
Coincé entre des murs en dédale
Qu’est-ce que m’apportera la vie
Dans cette étreinte infernale ?

Tu me dis que la vie est un labyrinthe
Je tisse ma toile sans chercher la sortie
Tu me dis que la vie est une étreinte
Et je m’y accroche avec envie

Et je trace ma route de mon sang d’encre
Et je trace ma route de mon sang d’encre
Et je trace ma route de mon sang d’encre

« Comme les chiens »


On se lève des cavernes creusées par les autoroutes.
On se lève et déjà on crie plus fort que la ville au loin.
On se lève et on marche le long des périph’, comme des rues sans murs ni trottoirs.
On se lève et on se laisse porter par le vent,
Comme l’haleine fatiguée de nos vêtements.
Et même les arbres métalliques semblent se détourner ;
Ils fuient à travers leurs ombres élancées,
Sous un soleil d’ozone, une lumière qui troue la peau.


On longe maintenant des esplanades de bitume déchirées, tâchées d’huile et d’urine.
On entend se secouer sur nos têtes des corbeaux, sur les vieux platanes de bois et de
ciment.
On tord tout notre corps pour chercher le soleil à travers cette forêt urbaine, étrangère et
familière
Ces grands arbres métalliques, on ne sait pas comment ils font, mais ils tiennent … et ils
tiennent bon.


On trébuche un peu sur les racines tentaculaires qui crèvent le sol
Et qui nous raccrochent jusqu’aux quais.
On traverse une rivière dégueulasse et presque morte.
Une rivière qui n’existe encore que parce qu’il y a un pont pour passer.
D’ailleurs, en se penchant par-dessus bord, on ne voit rien, ni même le ciel ou notre silhouette
dans l’eau sale.
Pauvres matelots sédentaires que nous sommes !
Pauvres matelots sédentaires que nous sommes !
Pauvres matelots sédentaires que nous sommes !


On pose notre cul enfin à terre pour sentir vibrer la ville de sa torpeur animée :
Fourmilière de béton, création suprahumaine, Babylone, banale et abimée
Et en fermant les yeux dans le brouhaha mécanique, on perçoit des mélodies, des refrains,
Des boucles lancées au-dessus des toits et qui ricochent à nos pieds, sur les pavés.
On se réchauffe devant le souffle des souterrains.
On renifle le parfum rassurant des poubelles oubliées.
On crache nos glaires à côté des caniveaux.
Et on gueule encore plus fort que toute la ville !


La ville … La ville s’allume, s’anime, se bouge, se boit
La ville se lit, crève les yeux, pleure un peu, transpire beaucoup.
La ville aboie et chie sur les pare brises.
La ville se dessine à chaque coin de rue, à chaque coup d’épaule, à chaque fois que l’un de
nous tombe, se relève et poursuit sa marche douloureuse.
Alors on attend …
On attend que tout finisse par passer
Lassés de laisser passer le temps
On attend que tout finisse par passer
Lassés de laisser passer le temps

Et puis, comme chaque jour, c’est le soleil qui nous abandonne derrière la rue.
On a beau le fixer méchamment, il s’enfuit, le soleil, c’est la lâcheté qui se répète, jusqu’à la
mort
Alors on relève la tête, ouvre les yeux et regarde :
Regarde les passants, les bagnoles, les poussettes et les vélos ; observe les bus, les gus
dans les bus qui regardent les grues.
Alors on relève la tête et on croise les regards comme on croise le fer, encore chaud, rouge
et noir, croise les regards et on attaque, les dents rouges et l’œil noir, les dents noirs et l’œil
rouge !


Tous ces regards, c’est bien trop court pour être le temps d’un vrai regard.
Et pourtant c’est déjà trop, comme un reflet terrifiant qui te tatoue le neurone.
On croise les regards, renvoie sa propre lassitude, la médiocrité de la rancœur sociale, la
dette de ceux qui n’ont plus rien à parier et qui gueulent encore autour de la table « Quitte
ou double ! », ignorant le croupier qui répète « On ferme, monsieur, on ferme » …


On lâche les regards
Et on sent monter à l’intérieur l’apaisement, la lucidité du désespoir
Ce désespoir qui nous fait aimer la ville l’espace d’une nuit,
Comme une vieille femme qu’on aime encore un peu,
Parce que c’est la seule qui nous accepte dans son pieu,
Malgré la crasse sous la peau, malgré la crasse sous la peau.


Et avant d’aller se trainer sous les autoroutes, on braille à faire frémir les tuiles.
On fait peur aux chats et on hurle sous les fenêtres.
Parce qu’on est moches et seuls, d’une voix presque cassée mais jamais morte.
Parce qu’on viendra encore pisser dans la rue comme les chiens.
Parce qu’on est moches et seuls, d’une voix presque cassée mais jamais morte.
Parce qu’on viendra encore pisser dans la rue comme les chiens.